
La plus belle tâche de l'architecture est de créer un espace où l'on se sente chez soi avec son corps, son esprit et son âme. Mais cela demande de tous une participation beaucoup plus active et inventive à l'environnement social et architectural direct. La déshumanisation de notre architecture actuelle fait que l'homme moderne se sent souvent abandonné dans un environnement qu'il ne peut pas changer, qu'il ne doit pas changer, ou dont il n'a même pas conscience. Or, la condition d'une prise de conscience est la participation active, l'engagement.
Constructions en terre - projets destinés aux enfants et adolescents des quartiers défavorisés. C'est dans les quartiers pauvres de nos grandes villes que cette impuissance se fait surtout sentir. La détresse matérielle qui y règne souvent, le déracinement culturel et l'isolement d'un grand nombre d'habitants les découragent au plus haut point, les radicalisent même, en particulier les enfants et les adolescents. Et pourtant c'est là qu'une attitude plus responsable des citadins vis-à-vis de leur milieu ambiant serait particulièrement nécessaire.
Dans ce sens, les projets de construction que nous avons élaborés pourraient jouer un rôle prépondérant de cristallisation. Ils ont pour but de faire redécouvrir d'autres réalités et, au moyen de techniques simples, en accord avec la nature, de faire de la construction une fête pour les sens et de rendre à l'architecture sa vocation d'art social vivant.Ces projets de construction offrent aux groupes de population les plus divers un vaste champ d'expérimentation et un forum d'échanges très attirant pour tous. Là, ils peuvent, de leurs propres mains, par le jeu et avec le concours des autres, remodeler ce bloc inerte qu'était jusqu'ici l'architecture.
L'animation pour les enfants et les jeunes suppose que l'on conçoit le jeu comme un moyen de prise de conscience, de communication et de transformation. Il ne s'agit pas d'utiliser le jeu comme une fin en soi ou comme un moyen d'occuper pour un temps les enfants et les adolescents, mais véritablement de remanier une réalité fossilisée et de reconstruire à la fois identité et communauté. Que cette force créatrice puisse s'épanouir grâce à la participation, c'est d'ailleurs l'exigence première et la tâche centrale de nos sociétés démocratiques. Ceci est particulièrement valable pour les groupes de population défavorisés.
Nos techniques s'inspirent des arts d'Afrique Noire, poterie et construction en terre humide, qui après des siècles d'expérience, ont atteint une grande perfection esthétique. Ces techniques permettent une liberté d'expression jusqu'alors inconnue de nous.
Simultanément saisir et donner forme est l`expérience fondamentale de la création libre. Si cette expérience était mise à profit par l'architecture, il pourrait en sortir une vision du matériau plus comlexe et des formes entièrement nouvelles.
Le défi inhérent à la création libre et le besoin d'expression de chaque participant constituent les forces agissantes de ces actions collectives.
Au cours de ces dernières années, on a assisté dans toute l'Europe à une renaissance de la construction en terre. En Allemagne, par exemple, on a recommencé à utiliser la terre pour bâtir des ensembles urbains. Pour des raisons écologiques et également esthétiques, nous avons de nouveau recours à ce matériau dans lequel et avec lequel vit actuellement un quart de l'humanité. Jusqu'ici, la construction en terre était considérée en Allemagne comme mineure, tout juste bonne pour les pauvres, et n'avait jamais été très développée. Les technologies très poussées dans d'autres cultures de ce mode de construction et son impressionnante richesse de possibilités de formes pourrait avoir une influence très bénéfique sur notre architecture.
La possibilité de construire en économisant notre énergie, en ménageant nos ressources, en créant des habitats salubres, en tenant compte du contexte social et avec la participation des intéressés, avec en plus une grande liberté d'exécution, tout cela rejoint sur bien des points les utopies architecturales dont on rêve aujourd'hui. La facilité d'approche qu'offre la terre dans la construction, la reconnaissance égale du travail de non-spécialistes comme du travail de professionnels, du travail manuel comme du travail mécanique, l'absence de frontières définies entre activité thérapeutique, artistique et manuelle et la possibilité de production industrielle incluant même l'utilisation de robots, tout cela fait apparaître la terre comme un matériau particulièrement souple et largement adaptable. La terre est un matériau grâce auquel dans le monde entier, dans les régions climatiques et les cultures les plus diverses, sont nées des traditions architecturales très riches, originales et remarquablement adaptées au milieu ambiant. La terre est un matériau qui chez bien des peuples a fortement marqué les mythologies de commencement du monde.
Mais sa qualité la plus saisissante est son pouvoir de " cimenter les liens culturels et sociaux ". Le riche pouvoir de séduction qu'exerce l'argile depuis des millénaires fait qu'un rapprochement devient possible entre les mondes les plus opposés. Au cours de nos animations ouvertes,nous réussissons chaque fois à intégrer les enfants et adolescents difficiles ou présentant des troubles du comportement tout autant que les personnes souffrant d'un handicap physique ou mental et les personnes d'ethnies, d'âges et de niveaux de culture divers.
Après une série d'animations effectuées en collaboration avec des écoles supérieures et des centres culturels dans de grandes agglomérations et d'autres points sensibles pour des aveugles et des personnes souffrant d'un handicap mental, nous avons actuellement le projet d'installer à Hambourg et à Berlin un réseau de terrains destinés périodiquement à des jeux collectifs de construction en terre. Ces points auraient des aspects différents (intégration, prévention de la violence, pédagogie architecturale etc…) mais seraient reliés entre eux. Dans chacun d'eux, des animations auraient lieu une ou deux fois par an. Nous cherchons de préférence des quartiers défavorisés, des centres de formation et des centres culturels (MJC). La régularité des jeux, les échanges, la coopération entre les groupes d'origines les plus diverses peuvent accélérer le processus d'apprentissage et permettre une grande complexité dans l'exécution du projet. Ainsi pourrait s'établir en Europe un petit coin d'expression architecturale pouvant servir de modèle.
Nepomuk Derksen